avion d'observation Voisin

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Photos, images et documents de la Grande Guerre de 1914-1918
La Guerre Aérienne Illustrée N° 49

La Guerre Aérienne Illustrée N°49 Jeudi 18 Octobre 1917

MES PREMIERS COMBATS par Georges GUYNEMER

  Quelques semaines avant sa disparition, j'avais demandé à Georges Guynemer de bien vouloir accepter de publier le récit de ses victoires. Je lui avait fait valoir l'intérêt d'une pareille œuvre au point de vue de la propagande à l'étranger et lui avais cité l'exemple de Boelke, Immelmann, Richthofen qui, en Allemagne, ont fait paraître leurs mémoires. L'As me répondit : " Ma vie? Vous l'avez racontée exactement en plusieurs études, quant à mes mémoires, ce n'est pas le moment, je n'ai pas fini ma carrière, je vais avoir un nouvel appareil qui fera révolution. Attendons ! Et puis on me trouvera peut-être crâneur, j'aime mieux m'abstenir. " Comme j'insistais, il ajouta : " Je vous donnerai mes carnets de vol, vous me demanderez tous les renseignements que vous voudrez et vous vous débrouillerez. " Puis il consentit à me raconter son vol le plus émouvant que le Petit Parisien a fait paraître et ses premiers combats que j'ai le pieux honneur de donner. J'écrivais sous sa dictée, car si Guynemer n'aimait pas écrire, il était un conteur brillant, modeste, épris de vérité. - J. M.

  C'est le 19 juillet 1915 que je livrai mon premier combat. Je montais un biplace parasol avec mon mécanicien Guerder comme mitrailleur. Un Boche ayant été signalé nous étions partis à sa rencontre, mais dès qu'il nous avait vus, il s'était enfui. Par acquit de conscience, et surtout parce que c'était la première fois, nous avions tiré quelques cartouches sur lui, de loin, jusqu'à l'aérodrome de Coucy. Nous étions navrés de n'avoir pu le forcer à la lutte et pourtant nous étions satisfaits d'avoir brûlé plusieurs balles sur un ennemi ! Nous continuions à voler, mi-penauds, mi-fiers, je songeais à ce qu'eût été notre retour si nous avions triomphé, je pensais.., lorsque soudain un autre Boche survient se dirigeant vers nos ligne. Ah ! il faudra bien le contraindre à accepter le duel. Nous le laissons passer, et le rejoignons au-dessus de Soissons. Durant 10 minutes sur la ville, l'empoignade se prolongea. Guerder tira 115 cartouches à 15 mètres du Boche. Le canon de sa mitrailleuse étant faussé, toute la précision désirable ne pouvait être obtenue. De plus, mon camarade recevait une balle dans la main, une autre lui frôlait la tête lui déchirant son passe-montagne. 'Mais bientôt, le danger aidant, il rectifiait son tir et l'Allemand tombait à pic, prenait feu. Notre dernier projectile avait tué le pilote que je voyais s'effondrer dans la carlingue, tandis que l'observateur se rendant compte des conséquences du drame levait de désespoir les bras au ciel. C'était une désagréable vision, mais nous étions vainqueurs.
   N'avions-nous pas fait à autrui ce que nous ne voulions pas qu'il nous fît?
   Mon second combat important était livré le 30 septembre. Je me demande encore comment je n'y suis pas resté. Un Fokker m'avait pris en chasse à 30 kilomètres dans les lignes ennemies et ma mitrailleuse était enrayée, à 50 mètres de moi, le Boche m'envoyait plus de 200 balles. Il réussissait à me crever un pneu. Si c'est l'objectif qu'il visait, c'était un beau coup d'adresse ! J'étais cependant assez mal en point, seul, loin des tranchées, désarmé, avec ce diable d'homme qui semblait avoir des réserves intarrissables de projectiles à bord. J'avise un nuage. Une idée providentielle jaillit : je n'hésite pas, je plonge dans le nuage. Pendant dix minutes, je m'y promène sans grand enthousiasme , me voyant rien et me demandant si lorsque j'en sortirais je ne me trouverais pas nez à nez avec mon agresseur. Enfin, je ne pouvais pas rester là-dedans éternellement. Pour en sortir, je cabrais, et, en revenant à l'atmosphère pur, constatais que j'étais complètement engagé. le Boche s'était lassé et m'avait abandonné Il ne me restait plus qu'à me rétablir et à rentrer. En novembre, à Rozières-en-Santerre, j'eus affaire à une belle pièce : un magnifique L. V. G. 150 chevaux à tourelle avec mitrailleuse Para Bellum. Je me mets de face, essaie de tirer. Rien ne part. Ma mitrailleuse, gelée, faisait grève. J'ignorais alors la raison, sinon je n'avais qu'à appuyer sur le percuteur et l'huile glacée n'aurait plus fait de résistance.
   Ah ! si j'avais su ! Je crois que j'aurais eu un Boche de plus ! Mais à ce moment, il s'agissait simplement de m'esquiver sans trop de dégâts : je virais sur l'aile et allais me placer exactement sous le fuselage ennemi. Je restais pendant deux minutes dans cette position en réglant ma vitesse sur celle du locataire du dessus et je regardais. Je ne perdais aucun détail de la construction de l'appareil. Et dire que je n'avais même pas un revolver à ma disposition : je l'avais à ma merci. L'Allemand ne devait pas trouver ma position à son goût. Il m'avait mis en joue quand je virais, mais n'avait pas eu le temps de tirer et maintenant il n'osait pas tourner pour rentrer à son terrain dans la crainte de m'accrocher.
  Je m'occupais de ma mitrailleuse, j'essayais de la remettre en état. Et pour y parvenir, j'avais lâché mes commandes. Soudain, seconde d'effroi, je vais entrer en collision avec mon L. V. G. Vite, un grand coup de palonnier à droite pour éviter le choc et, dans le virage, mon aile gauche accroche son aile droite. La toile est arrachée légèrement à mon avion. C'est tout.   Et c'est ainsi que nous nous quittâmes à 3.000 mètres partant chacun de notre côté, sur l'aile, mais nous rétablissant bientôt. Le Boche avait encore une chance de me descendre. Il la négligea.
Capitaine GEORGES GUYNEMER

Le Portrait de Guynemer a paru en Hors Texte dans le N°1 de La Guerre Aérienne Illustrée.

La Guerre Aérienne Illustrée N°49 Jeudi 18 Octobre 1917

UN DEUIL NATIONAL


  Combien de fois avais-je, dans mes articles, demandé à ce que Guynemer depuis si longteanps sur la brèche, fût envoyé à l'arrière afin de se reposer et de faire des élèves auxquels il aurait inculqué les principes de sa méthode. Personne ne m’écouta, certains me critiquèrent, l'as n'aurait pas accepté : aujourd'hui nous pleurons Guynemer.
  Tant que nous ne voudrons pas nous rendre compte que la chasse exige de celui qui la pratique d'une façon sérieuse une tension nerveuse, une énergie, une série d'efforts anémiants, tant que nous n'exigerons pas des as d'aller de temps à autre au repos, nous devrons nous attendre à les voir disparaître un à un.
  Tant que nous n'aurons pas modifié notre tactique de combat, tant que le chasseur émérite ne voudra pas accepter de s'en aller à la recherche de l'ennemi avec quatre ou cinq camarades l'accompagnant - tant que le monoplace ne sera pas escorté de biplaces prêts à lui venir en aide, - tant que la chasse sera considérée comme un exploit sportif et non comme faisant partie intégrante de la guerre nous enregistrerons des deuils.
  Nungesser, qui vient de passer lieutenant détient maintenant le titre d'as des as. Il est suivi du capitaine Heurtaux et du lieutenant Deullin, qui onl engagé entre eux une lutte ardente. Derrière, plusieurs noms s'imposent : c'est Madon, Fonck, Jailler, Lufbery, Boyau, Guérin. Chasseurs de fraîche date pour la plupart, mais d'une valeur qui nous permet de pleurer Guynemer parce que c'était Guynemer et non parce que le Boche sera désormais maître des airs.
  Et il en est un qui pourrait, s'il voulait venger notre grand héros. Il en est un qui par sa science du vol, son incomparable maestria, son adresse de tireur, son énergie, sa fougue reprendrait la premiére place, malgré son handicap, provoquerait l'admiration de la foule, ferait oublier... Debout, Navarre, il y a des morts qui crient vengeance : ils ont confiance, ils attendent! Car hélas ! il n'est plus permis de douter. Jusqu'au bout nous avons tous espéré que Guynemer, l'immortel Guynemer, était encore vivant. Le Lokal Anzeiger du 28 septembre donne des renseignernents qui enlèvent tout espoir :

" La Gazette des Ardennes publie les précisions suivantes : le 11 septembre, un aviateur français est tombé d'une altitude de 700 mètres au N.-O. du cimetière de Poecapelle (sur le Front d'Ypres). Le sous-officier allemand B..., accompagné de deux hommes, se rendit aussitôt à l'endroit de la chute. Une des ailes de l'appareil, un monoplace, était brisée. Le sous-officier détacha le pilote qui avait cessé de vivre. Un projectile l'avait touché à la tête. Le visage était parfaitement reconnaissable et correspondait à la carte d'identité au nom de Georges Guynemer qui fut trouvée dans les papiers de l'aviateur.
  La mort du vaillant aviateur, vainqueur de 53 adversaires, approchant de bien près notre Richthofen, ne fait plus de doute, bien que l'autorité militaire française ne veuille pas encore l'annoncer."

  Pourquoi le communiqué allemand qui annonça la fin de Ball, la capture de Robinson a-t-il gardé le silence sur une mort aussi importante?
  Espérons que nous saurons perpétuer dignement le souvenir de cette gloire de l'Histoire de France et gue, pieusement, nous rendrons hommage a sa mérnoire.
  Le 11 septembre 1917, restera à jamais une date néfaste : c'est le jour où l'Invincible fut vaincu, où il trouva en plein ciel la mort à laquelle il s'attendait et qu'il méprisait.

Jacques Mortane

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